Pour une pédagogie du bonheur

Après un premier contact (excellent) avec la CARDIE de Paris (Cellule académique Recherche et Développement en Innovation et en Expérimentation), j’ai dû envoyer mon projet pour que ma classe puisse être validée comme “classe expérimentale” dès la rentrée.

Voici donc mon projet en texte !

 

Une pédagogie du bonheur en maternelle

 

Mon parcours personnel

Je vous passe cette partie 😉 mais c’est une partie importante bien sûr pour motiver un projet de classe expérimentale.

En gros (si ça vous intéresse pour mieux comprendre mon projet) : prépa, puis HEC (comment ça “rien à voir” ? 😀 ), en même temps : master de recherche en sciences cognitives à l’ENS, puis travaillé 2 ans dans le laboratoire de Stanislas Dehaene sur les structures cérébrales de la lecture, en même temps : passage du CRPE à Rennes et aujourd’hui T2 à Paris… le tout dans la bonne humeur et hum… beaucoup de boulot 😀 )

L’incroyable démonstration de Maria Montessori

J’ai lu (et depuis, j’ai relu !) une grande partie des ouvrages de Maria Montessori et j’ai été frappée par l’intelligence de son expérimentation et des principes théoriques qu’elle en a extraits. Derrière un langage propre à son époque, assez empreint de religion et s’autorisant plus de ponts que nous entre science et poésie (ce qui est, encore aujourd’hui, une source de déviations erronées de ses principes), sa démonstration est limpide et d’une logique imparable. Son approche est bien supérieure, par ce qu’elle implique pour l’école et pour la société, à celles d’autres pédagogues comme Steiner, Rousseau, Tolstoï ou même Freinet.

Sa découverte fondamentale est celle des périodes critiques que traverse l’enfant au cours de ses premières années, et des conséquences qu’implique leur respect (ou non) par l’adulte. Ces périodes critiques (qui, depuis Montessori, ont été largement démontrées chez les animaux mais n’intéressent pas encore beaucoup les chercheurs chez l’enfant) sont d’une importance capitale car elles représentent un besoin primordial pour l’enfant. De même que l’enfant des rues qui cherche sans cesse sa nourriture doit inhiber son sens social, sa dignité naturelle, son empathie, son honnêteté (… pour survivre !) ou, à l’inverse, que le nourrisson qui a enfin le ventre plein se met à sourire, les besoins “inférieurs” de l’enfant sont intimement liés à ses qualités “supérieures” : un enfant dont on respecte les périodes critiques (besoin tout juste supérieur, pour l’enfant, à la nourriture et au sommeil) développe naturellement sa confiance, son sens de la collectivité, son empathie, sa sérénité, sa créativité.

Pourquoi une “pédagogie du bonheur” ?

Après ces lectures, mon objectif est clair : je veux qu’un jour, cette année ou une autre (selon le temps de ma propre expérimentation), mes élèves viennent dans ma classe en courant parce qu’elle sera conçue spécifiquement pour leur bonheur, parce qu’elle répondra à leur profond besoin d’apprentissage et respectera leur rythme.

>> Pourquoi mettre le bonheur au centre de l’école ? 

Parce que le bonheur est à la fois le moteur irremplaçable et la conséquence directe de tout ce que l’on veut apporter à nos élèves :

  • Les apprentissages intellectuels : un élève heureux apprend mieux, un élève qui a appris est heureux
  • La vie en collectivité : un élève heureux est agréable en collectivité et respecte les autres, un élève dont les relations sociales sont riches et qui est respecté, s’épanouit
  • La confiance en soi et la paix intérieure
  • L’obéissance et la discipline

Ce seul critère du bonheur suffit : si mes élèves sont heureux, alors je peux estimer réussie ma mission à l’Education Nationale.

Si je l’appelle la pédagogie du bonheur, c’est aussi parce que ce n’est pas seulement la pédagogie Montessori que je veux expérimenter dans ma classe. Maria Montessori est la première à avoir validé cette approche par l’expérience et son travail monumental est un tremplin irremplaçable pour tous les enseignants qui souhaitent s’engager dans cette voie.

Mais nous devons aussi profiter de l’immense travail d’autres chercheurs et pédagogues :

>> Carl Rogers

Je trouve très intéressant son travail sur la personnalité de l’enseignant et l’importance de ses convictions personnelles. Ses ouvrages (notamment Freedom to learn) sont d’une grande aide dans l’apprentissage – par l’enseignant – du retrait et de de l’observation.

>> Mihaly Csikszentmihalyi

Ses recherches passionnantes sur le lien entre concentration et bonheur vont tout à fait dans le sens du travail de Maria Montessori. Il donne d’excellents critères à rechercher dans chaque activité pour atteindre ce niveau de concentration qui mène autant à l’apprentissage qu’au bonheur de l’apprenant.

>> Eline Snel

Sa méthode de méditation “Calme et attentif comme une grenouille” est typiquement une avancée par rapport au travail de Maria Montessori. Cette dernière avait expérimenté, par le “jeu du silence”, un commencement de vie en pleine conscience dans sa classe.
Aujourd’hui nous savons, par l’expérience et par la recherche, à quel point l’apprentissage du silence et la méditation (c’est à dire l’apprentissage de la concentration) sont bénéfiques à de multiples points de vue : développement de la confiance en soi et de la discipline, développement de la créativité, développement des fonctions exécutives et bien sûr, développement de la capacité de concentration, qui sera  sollicitée en permanence, à toutes les étapes de la vie scolaire.

Mon but n’est pas de faire ici un inventaire exhaustif des pédagogues et des chercheurs qui inspirent cette “pédagogie du bonheur” (mais je souhaite pour cela faire un rapport bien plus précis de mon expérimentation dans l’année qui vient). Je précise seulement par là que je veux mettre en pratique une pédagogie fondée sur les résultats des grandes recherches et expérimentations qui ont été menées depuis Maria Montessori, et pas “seulement” la pédagogie Montessori.

Pas de bonheur sans liberté… mais pas de liberté sans préparation !

Pourquoi le bonheur des élèves ne peut-il se concevoir sans liberté ?

  • D’une part, parce que le libre choix est un critère essentiel pour l’investissement de l’élève dans sa tâche : adultes comme enfants se sentent enthousiasmés par les activités qu’ils ont choisies, bien plus que par celles auxquelles ils ont été forcés
  • D’autre part, parce que le bonheur de l’enfant est d’apprendre ce qu’il veut… quand il veut ! De même qu’il est inconcevable de planifier l’apprentissage de la marche à la crèche à 14 mois pour tous les enfants, il n’est pas possible de faire adhérer une classe entière de maternelle, en même temps, à un même apprentissage. Respecter les besoins de chaque enfant veut dire différencier l’enseignement au point de l’individualiser complètement… ce qui n’est pas possible logistiquement avec 30 élèves, à moins de faire confiance aux enfants et de les laisser choisir eux-mêmes ce qui répond à leurs périodes spécialisées d’apprentissage.

Cependant, nous savons tous ce qu’il se passerait si nous laissions nos élèves en liberté dans la classe. La liberté ne peut se concevoir sans une préparation extrêmement précise de l’environnement et du matériel. Et sur cette question en particulier, le travail de Maria Montessori n’a pas encore été égalé. C’est donc en suivant ses instructions à la lettre que je préparerai ma classe pour :

  • individualiser les tâches
  • rendre le travail attirant
  • mettre toutes les tâches ménagères et de la vie quotidienne à portée des enfants pour leur faire découvrir leur capacité d’autonomie
  • favoriser le tutorat entre élèves (d’autant plus si j’ai finalement des grands dans ma classe)
  • enseigner l’exactitude des gestes, entraîner la mémoire de travail, favoriser le contrôle immédiat de l’erreur

J’ai déjà réuni une grande partie du matériel nécessaire (à partir de mes propres fonds…) et m’apprête à organiser l’ameublement de ma classe fin août (à partir des meubles existants) pour préparer cet environnement.

>> Un emploi du temps adapté

Pour permettre aux élèves de gagner en concentration et d’effectuer à leur rythme leur choix d’activités, il est nécessaire de décaler la récréation du matin à la fin de la matinée (et de me libérer par la même occasion des contraintes des “services” pour pouvoir sortir en récréation uniquement en fonction de l’état d’agitation de ma classe et non en fonction d’un horaire prédéfini) : ce point a déjà été discuté avec mes collègues et ne leur pose pas de problème.

La motricité est travaillée dans chaque activité : coordination des mouvements, équilibre, contrôle du déplacement, repérage dans l’espace. Aucune de ces compétences n’est déconnectée des autres domaines d’apprentissage. Il est donc normal de réduire par ailleurs le temps de la semaine dédié spécifiquement à la motricité.

L’accueil du matin est un moment propice à l’activité individuelle : nous n’utiliserons donc pas ce créneau horaire pour proposer un regroupement aux élèves, qui sera plutôt proposé en fin de demi-journée pour un bilan calme, ou après la sieste pour une petite séance de “grenouilles” (méditation !).

Pourquoi une classe expérimentale ?

Je souhaite acquérir le statut de “classe expérimentale” pour me faire accompagner dans mon expérimentation : il ne suffit pas de croire soi-même à son travail, encore faut-il savoir l’adapter aux contraintes de l’école publique, aux attentes des parents, au dialogue avec mes collègues (en particulier mon ATSEM) et la direction de mon établissement, etc.

Avec le soutien de ma circonscription et de la CARDIE, j’espère recevoir des conseils tout au long de l’année pour faire évoluer ma pratique. J’espère aussi pouvoir communiquer sur mon expérience et ses résultats auprès des enseignants qui souhaitent également innover dans leur classe.

Une réponse aux nouveaux programmes

L’école maternelle est une école bienveillante, plus encore que les étapes ultérieures du parcours scolaire. Sa mission principale est de donner aux enfants envie d’aller à l’école pour apprendre, affirmer et épanouir leur personnalité.

L’introduction des nouveaux programmes montre bien le travail fait par le gouvernement pour prendre en compte les réflexions de ces dernières années autour du bonheur à l’école et faire progresser les enseignants dans ce sens. Mon expérimentation est une proposition face à ces nouvelles priorités de l’Éducation Nationale. Je ne souhaite pas révolutionner ni concurrencer, seulement faire avancer les débats, proposer des solutions et me donner les moyens de les mettre en pratique.

Tout, dans ces nouveaux programmes, s’attache à apaiser les tensions et le stress de l’école, par la bienveillance, une évaluation centrée sur l’observation et non sur le jugement, une confiance faite à l’élève et un suivi, par l’élève lui-même, de ses progrès et de ses compétences.

Je me sens tout à fait en accord avec ces nouvelles directives et ma proposition s’inscrit dans cette dynamique nationale.

 

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14 thoughts on “Pour une pédagogie du bonheur

  1. Quel magnifique projet ! Merci pour ce partage, j’ai eu des frissons en lisant l’article ! qu’est-ce que j’aimerais que l’éducation nationale puisse évoluer dans ce sens ! Je vous souhaite beaucoup de réussite dans votre classe expérimentale !

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    1. Merci beaucoup pour vos encouragements et votre enthousiasme ! Pour faire évoluer l’Education Nationale, ma stratégie est d’y rester, de garder d’excellentes relations avec ma hiérarchie (sinon je suis sûre qu’aussi beau soit mon projet, ce sera fichu) et surtout de communiquer ! 🙂 J’y crois !!

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      1. Je suis tout à fait d’accord avec vous. C’est de l’intérieur que nous pourrons faire évoluer les choses ! J’adhère et je suis fan de Stanislas Dehaene, j’ai offert son bouquin à mes copines !
        J’ai eu moi aussi des frissons en vous lisant. Depuis la dernière rentrée j’ai laissé tomber le “jeu du silence” pour “la grenouille”…. voir les élèves venir avec le sourire, avec bonheur est ma récompense quotidienne. C’est un vrai plaisir de travailler ainsi, je ne pourrai jamais faire marche arrière.

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  2. Bravo et quel travail de monter ce dossier de demande de classe expérimentale. J’espère que vous l’obtiendrez et que votre travail sera reconnu, apprécié, et montré par la suite comme exemple. Cela mettrait en avant la pertinence, et il serait temps de s’en rendre compte, des découvertes de Maria Montessori, entre autres, et le travail mis en place par nombre d’entre nous, à notre échelle, avec nos petits moyens personnels, dans nos classes à 15 ou 30 élèves du même age.
    Je vais suivre cette aventure de près, et me sentirai moins seule…
    Je vous souhaite une belle réussite et beaucoup de bonheur en classe !
    Mamuscia

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  3. Je suis enthousiaste et un peu triste en te lisant, parce que je me dis que ça aurait pu être moi, mais que le timing, la vie en a voulu autrement. J’ai passé le CRPE il y a 4 ans, et je n’ai tenu que 2 ans et demi. J’étais passionnée par les sciences cognitives, j’essayais plein de choses dans ma classe, mais je ne connaissais pas encore Montessori (un comble, une aberration : qu’à l’IUFM on mentionne son nom, comme ça, au passage, dans le même panier que Freinet, et qu’on passe à la suite…) Et je découvre à l’instant la CARDIE !
    Seulement en T2, je me suis retrouvée dans une classe hyper difficile dont je n’ai pas su me dépatouiller (malgré les grenouilles ;-). Ma fille avait à peu près l’âge de ton fils à l’époque, je manquais de temps et d’énergie, mais aussi de formation et d’expérience, et pour ça j’en veux énormément à l’EN et à leur gestion des RH.
    Je me suis donc carapatée, et aujourd’hui je fais un boulot complètement différent. Je ne regrette pas parce que je suis beaucoup plus libre de mon temps, mais ça manque de sens, je suis beaucoup moins utile à la société. Si les choses s’étaient passées différemment, aujourd’hui en lisant ton post je me dirais “Ah bon, on peut faire ça ? Moi aussi je crois en la pédagogie Montessori, moi aussi je veux ma classe expérimentale ! J’en parle à mon école dès la rentrée.”
    Je ressens un peu le même mélange de joie teintée d’amertume que quand j’avais découvert la classe de Céline Alvarez. Si seulement j’avais découvert Montessori AVANT de me faire dévorer par l’EN ! Mais bon, c’est comme ça. J’espère tomber sur une enseignante comme elle ou toi l’année prochaine pour ma fille !
    Et inutile de préciser que je vais suivre très attentivement ton expérimentation !

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    1. Merci pour ton témoignage… Tu n’es malheureusement ni la première, ni la dernière qui se fera manger tout cru par l’Éducation Nationale 😔 Ces premières années sous le couperet des formateurs et inspecteurs est un vrai calvaire, les techniques d’humiliation qu’ils emploient parfois inconsciemment devraient parfois être amenées en justice. Si tu te sens le courage, un jour, de revenir vers ce métier, tu n’auras jamais de regrets, n’oublie pas que tu es jeune (apparemment) tu as la vie devant toi, ne commences pas déjà à nourrir les remords 🙂 Il faudra du courage et du temps, laisse toi quelques années de répit et reviens armée et vieillie ! 🙂

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  4. Quel plaisir de te lire… je me retrouve énormément dans ce que tu écris, et tu écris si bien ! J’ai déposé aussi une demande d’expérimentation auprès de la Cardie du Rhône mais j’ai biaisé pour ne pas attaquer de frontal le mammouth. Mon inspectrice m’a lâché en début d’année “Je ne vous laisserai pas faire une classe “pur-montessori”… mais… elle a soutenu ma demande de Diff de formation Montessori (refusée par l’IA du Rhône…) et elle a soutenu aussi le projet de classe expérimental qui a été acceptée.
    Mon fonctionnement se rapproche ++ des principes de la pédagogie de Maria Montessori. J’ai acquis (avec mes fonds propres aussi)ou construit la quasi totalité du matériel. Je préfère garder quand même un créneau pour le sport, pour les arts visuels, pour des ateliers de langage oral et pour des projets de classe type Freinet.
    Pour gérer le suivi des acquisitions des élèves (difficile de lâcher toutes mes déformations professionnelles !!!!), j’ai construit un livret de progrès associé à un plan de travail individuel? C’est cet outil qui sera le “pretexte” de ma classe expérimental…

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  5. Quel joli projet
    On a très envie de savoir comment s’est passée cette année . Si vous avez un peu de temps un petit post ” bilan” serait génial !
    Merci à vous pour ce joli blog

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