“Apprendre ne devrait jamais être une souffrance” : le très beau témoignage d’une maîtresse timide qui avait 30 ans d’avance

Nous discutons beaucoup sur Internet entre enseignants du public investis dans la pédagogie Montessori (oui oui, improbable, on est même plutôt nombreux !).

Un jour, dans une conversation qui n’avait rien à voir, j’ai lancé ma question un peu en l’air : est-ce que certains seraient intéressés pour partager leur travail sur le blog ? Des réponses positives, mais une petite voix se tait, je vois bien…. Je ne la connais pas, mais ses interventions toujours sages et bien pesées m’interpellent : je lui pose à nouveau la question, mais à elle seulement, dans une discussion privée. Comme j’ai bien fait ! Sa réponse est presque un “non” : “J’ai inventé moi-même mes pratiques, je ne sais pas les expliquer ; je ne pense vraiment pas que mon témoignage puisse avoir un intérêt pour toi…”

Parlons-en, de mon intérêt ! Après quelques prières, les vannes se sont enfin ouvertes et j’ai dévoré ses longs récits avec la même passion d’un bout à l’autre.

Je vous retranscris ici ce qui m’a le plus touchée, il n’y a pas de message global à chercher, pas de “morale”, juste le récit passionné et spontané d’une maîtresse exceptionnelle 🙂

MICHELE

“Avec les divers mouvements pédagogiques, des mots sont apparus sur ce que je faisais : ils m’ont donné le sentiment de ne plus savoir faire”

Michèle, maîtresse depuis 30 ans, est une vraie autodidacte.

Sa carrière a commencé par “15 ans de bonheur en ZEP dans les quartiers Nord de Marseille” : 15 ans de bonheur pour elle, et surtout pour ses élèves bien sûr. “Depuis mes débuts, la question du bonheur à l’école était essentielle”. Elle évolue au fur et à mesure de ses observations, de son intuition, de sa passion :

J’ai dû inventer mes pratiques pour qu’elles fonctionnent et s’adaptent à mon public : on montait des pièces de théâtre, on faisait un journal, apprendre ne devrait jamais être une souffrance. La réussite scolaire, les décrochages, tout serait réglé si on privilégiait ce bonheur aux évaluations.

 

Plus tard, avec les divers mouvements pédagogiques dont on a entendu parler ces dernières années, des mots sont apparus sur ce que je faisais : ces questionnements et remises en question permanentes me donnent maintenant le sentiment de ne plus savoir faire.

Ces spécialistes qui, dans chacune de ses pratiques, ont l’air de faire mieux qu’elle et ont des tas de choses à lui apprendre, freinent son intuition et abîment sa confiance. Or la confiance et l’intuition sont justement les armes des autodidactes, ses armes à elle, depuis le début. Comme il est difficile de se laisser former à ce qu’on sait depuis toujours, ce qu’on sent, ce qu’on fait !

Pourtant je connais les pédagogues, je sais que tout ce que je pratique vient d’eux mais je les ai tant intégrés, faits miens, que quand j’y pense je me perds.

 

Cette année nous avons reçu beaucoup de visiteurs, nous avons dû justifier nos pratiques devant nos collègues, l’IEN [Inspecteur de l’Education Nationale], les CPC [Conseillers Pédagogiques de Circonscription]. J’ai besoin de revenir dans ma classe, de me recentrer sur mes élèves et d’être moi-même.

 

 

“L’école peut être une fenêtre sur la vie bien plus belle que la réalité”

J’ai toujours eu à coeur d’être proche de mes élèves et de leurs familles, avec beaucoup de respect et de modestie. Je n’ai jamais été la maîtresse (puis très vite la directrice) inaccessible du haut de son savoir. J’ai toujours associé l’enfant et la famille à ce qu’ils apprenaient. Très vite aussi, nous avons eu besoin de sortir de la classe.

J’aime beaucoup cette dernière phrase car pour Michèle, le lien avec la famille est du même ordre que celui avec la nature, c’est l’école ouverte à la vie et non fermée sur les savoirs :

J’étais en élémentaire et j’ai multiplié les classes de découverte pour ouvrir ces enfants au monde et à la vraie vie. Mon credo : rendre l’école lisible pour leur permettre de décrypter le monde.

 

Un ancien élève de 33 ans m’a retrouvée avec émotion sur Copains d’Avant et m’a rappelé des petites choses de ce qu’on avait fait ensemble : la classe verte, les montagnes et cette fois où je lui avais prêté de la crème pour ses mains abîmées par le froid. Il me disait avoir de si bons souvenirs de ces 2 ans !

 

Je leur ai aussi appris à lire et à compter bien sûr, mais ce qui reste, ce sont ces moments d’humanité où l’école était une fenêtre sur la vie bien plus belle que la réalité.

 

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“La nature est un cadeau. Les livres, aussi…”

Peu à peu les “sorties nature” de Michèle lui sont devenues propres : la liberté, qui règne sur le bonheur des enfants, a pris le pouvoir :

J’ai très vite été rebutée par les sorties avec intervenant où il faut regarder où on vous dit. J’ai inventé ce concept où on part sans but, on s’arrête écouter un oiseau, le silence, on profite de tout.

D’habitude, les enfants sont sans cesse sollicités ; dans ces moments-là ils sont libres de jouer, de construire, d’inventer, d’observer. A chaque fois c’est différent.

Les enfants marchent et font ce qu’ils veulent avec ce qu’ils trouvent : cabane, barrage, boue, cueillette, tas de bois… Ils ont le droit de grimper aux arbres, de charrier des troncs, de patauger dans la rivière.

 

Ce sont des parenthèses enchantées, de vrais moments de vie. 

 

sortie-nature

 

Ces moments de vie n’ont pas de rôle pédagogique bien défini et ne sont pas forcément exploités a posteriori (pour les non initiés au jargon, on parle d’exploitation quand on reparle en classe d’une sortie, par exemple lorsqu’on lit des documentaires sur l’opéra après avoir été voir un opéra…). Pour Michèle, la nature est un cadeau… un peu comme un livre :

Je déteste raconter une histoire pour ensuite travailler dessus. Il est si important de conserver des moments de pur bonheur, de plaisir gratuit. Apprendre à lire c’est autre chose, étudier la littérature aussi.

La vraie vie s’invite dans sa classe par toutes les portes, Michèle voit dans chaque contrainte une possibilité :

En hiver, quand on ne peut pas sortir, on prévoit un menu, on va faire les courses ensemble et on prépare le repas qu’on partage à midi. Un menu qu’ils affectionnent : soupe de légumes, pizza, fruits.

 

On a aussi un poulailler, on a élevé des poussins, on a 3/4 poules, les œufs sont ramassés par les enfants, et mangés de toutes les façons possibles dès qu’on en a assez.

 

J’ai aussi fait aménager la cour de récréation : j’ai fait retirer le goudron et ajouter de la terre, l’idée est de laisser un espace de liberté où ils pourront planter et entretenir l’espace. Les écoles ressemblent trop souvent à des prisons, ce ne sont que des murs et du goudron : je voudrais y faire entrer la nature.

 

“J’ai longtemps cru que l’enthousiasme pouvait être communicatif, mais on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif”

L’autre difficulté pour notre maîtresse si modeste, après la préservation de sa confiance et de son intuition malgré les théories pédagogiques qui l’assaillent, est de convaincre, justifier, faire changer, assumer… Difficile pour ceux qui ont des idées, de les faire passer ; difficile, pour ceux qui n’en ont pas, d’accepter celles des autres !

Mon erreur a été de croire que l’enthousiasme pouvait être communicatif et que tout le monde pouvait avoir envie de changer et d’aller mieux.

 

L’année dernière, j’ai réussi à convaincre tout le monde de mettre un self service à la cantine, même en maternelle ! Ça a été une grande réussite : les enfants ont cessé de pleurer ou de redouter ce moment du repas pour en faire LE moment top de la journée. Mais je ne dois rien lâcher, encore maintenant, pour que ça dure.

 

Je passe pour un ayatollah de l’innovation. J’ai décidé de ne plus tenter d’expliquer à qui n’en avait pas envie (on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif) et de m’économiser pour ce qui marche et ce qui peut marcher.

 

Une amie prof a tenté de faire passer les idées de bonheur et de bien-être au collège : elle s’est vue répondre en criant “Le bien-être, j’en peux plus d’entendre parler de bien-être !”

 

 

“Ma rencontre tardive avec la pédagogie Montessori a fait écho”

Etre à l’écoute des besoins et de l’intérêt des élèves, s’en servir et rebondir dessus pour créer un univers où ils apprendraient avec facilité. C’est pour ça que ma rencontre tardive avec la pédagogie Montessori a fait écho. Sans le savoir, je partais de l’observation de leurs besoins pour créer les conditions propices à l’apprentissage : j’avais cette idée que chaque élève a en lui une étincelle qui faut savoir allumer et entretenir, qu’il faut profiter du contexte, partir du vécu et l’enrichir.

 

Mes élèves ont toujours pu apporter quelque chose de chez eux, ça devenait le projet de classe, on pouvait y rester plusieurs mois si la soif était toujours présente. Ne pas s’ennuyer, ni eux, ni moi ! C’est ainsi que pas une année n’a ressemblé à l’autre, que je n’ai jamais eu de programmation ou autre. La préparation est en amont, sur la conscience générale de ce qu’ils doivent apprendre, mais on décline le programme en fonction de nos intérêts.

 

La pédagogie Montessori est venue peu à peu, du besoin de sortir du carcan des groupes de travail et de faire manipuler davantage, du besoin que j’ai toujours eu de faire “pour de vrai”. J’ai commencé avec de bêtes ateliers de motricité fine. Bof, bof.

 

Puis, une rencontre en entraînant une autre, j’ai décidé de tout changer : un été à construire des meubles, une année à acheter du matériel, à me payer une formation. Et peu à peu, je suis entrée dans ce fonctionnement.

 

Un bilan de ces 3 années ? Je pense que c’est vraiment le mieux pour les enfants : cette écoute de leurs besoins, du moment où ils sont prêts à apprendre dans tel ou tel domaine, cette liberté de choix, de refaire à leur guise, de ne pas être jugés, de ne pas attendre de résultat. Apprendre pour apprendre, sans souffrance ni contrainte.

 

Un autre déclic a été le malaise d’un GS [Grande Section] adorable qui avait passé 2 années à progresser, à sortir de sa réserve et à oser montrer ce qu’il savait, à parler. Et puis, bêtement, j’ai lancé les évaluations de fin de GS, pourquoi ? Pour montrer aux parents, aux collègues du CP comme j’avais bien travaillé. Cet enfant a été malade de ces tests, il s’est bloqué, n’a rien sorti, on aurait dit qu’il ne savait plus rien. Un morceau d’angoisse et de stress. Là je me suis dit, plus jamais. Je sais qu’il sait, il a 5 ans et demi, fichons lui la paix.

 

On en vient à la partie compliquée de la mutation : changer soi-même, changer l’idée que l’on a de son métier, et être assez fort pour l’assumer.

Note : j’en parle aussi dans l’article Devenir une nouvelle maîtresse

Car ce n’est pas simple de ne pas rendre de classeur rempli de travail en fin d’année, de n’avoir que des photos et des acquis informels à présenter aux parents et aux collègues. Pour l’an prochain je vais m’atteler, sans rentrer dans les brevets que j’exècre ou autre chose du même acabit, à mieux communiquer sur le work in progress. Les parents savent comment on travaille mais je comprends qu’il est important pour eux d’en avoir des preuves.

 

“Pour être une maîtresse qui rend ses élèves heureux, il faut être une maîtresse heureuse : j’ai eu besoin de m’octroyer un espace de liberté”

Une des leçons que Michèle a retenues de toutes ces années, c’est que la maîtresse doit aussi préserver sa personnalité, elle non plus de doit ni s’ennuyer, ni être constamment dans l’effort.

Je m’octroie un espace de liberté, sinon je deviendrais folle. C’est le journal de classe, les escapades nature, les inventions pour le spectacle de fin d’année, l’utilisation de la tablette en classe et des réseaux sociaux. J’ai besoin de fantaisie, peut-être pas les élèves qui eux sont à l’aise dans la répétition et la routine rassurante des activités. Mais pour être une maîtresse qui rend ses élèves heureux il faut une maîtresse heureuse. Je trouve beaucoup de plaisir dans l’apaisement que procurent les présentations des ateliers et la posture de l’enseignant observateur, mais cette rigidité ne me correspond pas à 100%. Donc 10% de respiration et de folie pour la maîtresse ! Mais finalement tout est cohérent : la nature, la liberté, le choix, la satisfaction des besoins…

 

L’attitude et la posture de l’enseignant sont fondamentales, une classe nous ressemble, c’est magnifique mais aussi, quelle responsabilité ! Ma collègue qui m’a rejointe sur le projet est plus posée que moi, ses élèves aussi ! Mes élèves sont plus fous fous. Si je voulais obtenir le silence et la paix des vidéos de Céline Alvarez, il faudrait que je calme mon énergie pour canaliser la leur. Ma classe est une ruche plus qu’un monastère, je travaille à la rendre moins bourdonnante !

 

J’ai trouvé une forme de synergie entre ma conception du métier, mes convictions profondes pour la société et mes choix de vie dans cette fameuse méthode, pourvu que je puisse y mettre ma patte.

C’est le challenge : être fidèle à la pensée et aux pratiques sans me perdre, car ce serait voué à l’échec.

 

Michèle, encore un immense BRAVO pour votre spontanéité et votre modestie dans ce cheminement exceptionnel, et pour votre enthousiasme qui (si si je vous assure) est très communicatif ! Et un tout aussi grand MERCI, de la part de tous les parents, tous les enfants et tous les professeurs, pour l’amour sincère que vous portez à vos élèves, qui est le socle évident de tout votre travail 🙂

Vous auriez préféré rester dans l’ombre, mais vous avez en vous trop de lumière !

 

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3 thoughts on ““Apprendre ne devrait jamais être une souffrance” : le très beau témoignage d’une maîtresse timide qui avait 30 ans d’avance

  1. Merci infiniment pour ce si beau témoignage, en le lisant je revivais des instants avec mon instituteur de CM1 et CM2 qui nous a ouverts au monde et je me rends compte aujourd’hui encore plus de la chance que j’ai alors eu. Ma fille a 1 an et je me pose des questions sur l’école et l’IEF car j’aimerais tellement qu’elle ait cet espace de liberté, de découverte et de bonheur dans son apprentissage, pas un carcan et un moule dans lequel aujourd’hui programmes et évaluations vous poussent sans ménagement. Merci encore !

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